Courrier internatinal du 17 Septembre 2009

Le but de la micro­finance n’est pas de lutter contre la pauvreté, explique Jean-Michel Servet, professeur à l’Institut de hautes études internationales et du développement de Genève, dans un entretien au quotidien suisse Le Courrier. Contrairement aux idées reçues, le microcrédit ne sert pas à créer des emplois nouveaux, les emprunteurs ayant généralement déjà une activité informelle. De plus, “une grande partie du microcrédit s’adresse à des gens qui ne sont pas pauvres”. De leur côté, “les programmes de lutte contre la pauvreté concernent directement des actions en matière de santé et d’éducation”.

Le microcrédit semble miraculeux. Il consiste, dans les pays en développement, à accorder de petits prêts non garantis à des personnes pauvres auxquelles la plupart des banques ne s’intéressent pas. Et ces modestes emprunteurs remboursent presque toujours leur dette (ainsi que les intérêts plutôt élevés) en temps et en heure, ce qui semble indiquer qu’ils utilisent cet argent de manière productive. Les acteurs du secteur vantent son efficacité. Mohammad Yunus, fondateur de la Grameen Bank au Bangladesh et père de la microfinance, estime ainsi que 5 % des clients de cette institution sortent de la pauvreté chaque année. Cependant, les études crédibles évaluant l’influence réelle du microcrédit sur la réduction de la pauvreté sont étonnamment peu nombreuses, soulignent les économistes.

Cela n’aurait pas vraiment d’importance si tous les fonds ainsi utilisés étaient levés sur le marché. Dans le principe, si les investisseurs sont satisfaits de leurs gains, il n’y a aucune raison de s’inquiéter. Mais, en dépit de l’intérêt grandissant du privé, un peu plus de la moitié des 11,7 milliards de dollars injectés dans la microfinance en 2008 ont été obtenus à des taux inférieurs à ceux du marché auprès d’organismes d’aide, de banques multi­­­­latérales et d’autres donateurs. Etant donné que cet argent, qui pourrait aller à d’autres projets, est orienté vers le microcrédit parce que celui-ci est censé lutter contre la pauvreté, il est important pour les donateurs de savoir si cet outil produit bien les effets escomptés. Mesurer son efficacité est toutefois compliqué. Il est difficile de savoir ce qui serait arrivé à une personne qui a contracté un microcrédit si elle s’était abstenue. Les premières études ont comparé ceux qui avaient emprunté à ceux qui ne l’avaient pas fait. Mais si les emprunteurs ont dès le départ un esprit d’entreprise plus développé que les autres, cette approche surestime probablement beaucoup l’influence du microcrédit. Il ne s’agit pas de chercher la petite bête pour le plaisir. Une étude portant sur 1 800 familles, dans le Bangladesh rural, a établi que 62 % des enfants des emprunteurs de la Grameen Bank étaient scolarisés, contre 34 % des autres enfants. Cela prouve que le microcrédit favorise la scolarisation, ont conclu les partisans de ce système. Mais une mise en parallèle avec des personnes venant de milieux sociaux similaires, dans des villages qui n’avaient pas accès au microcrédit, a démontré que la différence s’expliquait autrement. Le profil des familles susceptibles d’envoyer leurs enfants à l’école était le même que celui des familles ayant souscrit un microcrédit.

Toutefois, ce type de comparaison peut être biaisé car les prêteurs choisissent naturellement de travailler dans les endroits où leurs chances de réussite sont les plus grandes. Pour contourner ce problème d’autosélection, les chercheurs ont mis au point des protocoles spécifiques. Des membres du Poverty Action Lab (Laboratoire d’action contre la pauvreté) du Massachusetts Institute of Technology (MIT) ont ainsi collaboré avec une société de microfinance indienne. Ils ont choisi 52 bidonvilles au hasard à Hyderabad et leur ont donné accès au microcrédit, tout en refusant ce privilège à 52 autres bidonvilles, qui auraient tout aussi bien pu convenir et dans lesquels le prêteur se serait volontiers implanté. Les chercheurs ont alors pu observer précisément les effets du microcrédit sur une communauté entière. Dean Karlan, de l’université Yale, et Jonathan Zinman, du Darmouth College, ont mené une expérience similaire aux Philippines, cette fois au niveau de l’emprunteur individuel. Ils ont biaisé le logiciel d’évaluation des risques-clients d’un organisme de microfinance afin que seuls des candidats ayant des antécédents de crédit très limités soient acceptés comme clients. Ces derniers ont ensuite pu être comparés avec les personnes qui avaient demandé un crédit mais avaient essuyé un refus.

De manière générale, aucune de ces deux enquêtes n’a permis de conclure que le microcrédit réduisait la pauvreté. Il n’y a eu aucun effet sur la consommation moyenne des ménages, du moins pendant la période des douze à dix-huit mois examinée. L’étude qui se déroulait aux Philippines a également évalué la probabilité de se trouver au-dessous du seuil de pauvreté, ainsi que la qualité de la nourriture consommée. Encore une fois, aucune influence n’a pu être démontrée. Le microcrédit n’est peut-être même pas le service financier le plus adapté à la majorité des pauvres. A Hyderabad, seul un prêt sur cinq a abouti à la création d’une affaire. Fournir à ces personnes des placements sûrs pour leurs (maigres) économies pourrait sans doute les aider davantage à long terme.

Une porte d’accès au secteur bancaire classique

Cela dit, le microcrédit a tout de même des effets perceptibles. En Inde, les emprunteurs des bidonvilles étaient plus susceptibles de réduire leur consommation de tabac et d’alcool au profit de biens durables (notamment des carrioles ou des casseroles, qui sont largement utilisées par les commerçants ou les propriétaires de petites gargotes). Si la consommation moyenne n’a pas décollé, c’est donc peut-être parce que de plus en plus d’emprunteurs ont consacré une partie de leurs revenus au lancement ou au développement de leur activité. Le microcrédit a clairement permis à beaucoup de gens de franchir les obstacles liés aux frais de démarrage. Les chercheurs du MIT ont ainsi découvert que, dans les bidonvilles où le microcrédit existait, il se créait au moins un tiers d’affaires en plus. Cela pourrait signifier que, même si aucun effet sur la pauvreté n’a été constaté au cours de la période étudiée, il pourrait en être autrement à plus long terme, au fur et à mesure que ces affaires prospèrent.

Bien sûr, ces prêts minuscules ne sont pas suffisants pour permettre à ces activités de prendre de l’envergure. Mais le microcrédit présente un grand intérêt lorsqu’il permet à ses bénéficiaires de démontrer leur solvabilité. Leur réussite peut alors inciter les banques à leur prêter de plus grosses sommes, ce qui intensifie l’activité économique. En prenant volontiers un risque avec ces catégories d’entrepreneurs qui n’ont pas d’autre moyen pour se lancer, la microfinance contribue peut-être à réduire la pauvreté à long terme, même si ses effets immédiats sont négligeables.